Transcription Balado Elles parlent – Épisode 3.05

Saison 3

Karen Uwase : Comment la culture médicale met les nouvelles mères à risque de dépression? Peut-on vraiment parler de misogynie médicale? Les femmes devraient-elles revendiquer de meilleurs soins de la part du système médical? Les réponses à ces questions et bien plus aujourd’hui dans Elles parlent : un balado pour découvrir, apprendre ou réapprendre des thématiques liées à la violence basée sur le genre. Et je suis votre animatrice, Karen Uwase. Et aujourd’hui, Elles parlent de comment les systèmes de santé faillissent les femmes. Alors, Michelle, pour les personnes qui ne te connaissent pas, est-ce que tu pourrais te présenter s’il te plaît? 

Michelle Petersen : Oui, bien sûr. Donc mon nom est Michelle Petersen. Je suis une psychothérapeute autorisée. Je suis aussi une personne qui a travaillé dans le milieu des services communautaires et sociaux pendant plusieurs années comme intervenante auprès de survivantes de violences basées sur le genre. Je porte plusieurs chapeaux comme mère monoparentale, comme quelqu’un qui a fait de la politique par le passé aussi. 

Karen Uwase : Très bien. Bienvenue. La première question que j’ai pour toi aujourd’hui : est-ce que tu pourrais nous parler de misogynie médicale? 

Michelle Petersen : Bien sûr. Donc, quand on parle de misogynie, d’abord, il faut comprendre qu’il s’agit d’attitudes, de mépris ou de haine envers les femmes. Si on intègre ça dans le milieu médical, ça veut dire qu’il y a ce mépris, cette haine, ces préjugés envers les femmes qui reçoivent des soins médicaux. Ça peut se manifester de différentes façons. Des fois, c’est par les attitudes qu’on reçoit. Si je communique, par exemple, mes symptômes et qu’on roule les yeux, on ne me croit pas, on parle par-dessus moi, on questionne… En anglais, on pourrait parler de gaslighting, donc de détournement cognitif à ce moment-là. Ce sont différents exemples de comment ça se manifeste. 

Karen Uwase : D’accord. Et dans notre secteur, si tu ne le sais pas, Action ontarienne est derrière ce balado, Elles parlent. Et donc, il y a toute une communauté féministe et surtout des intervenantes qui travaillent auprès des personnes qui ont vécu, tout simplement, des horreurs de violences sexuelles ou autres, entre partenaires intimes notamment. Et j’ai envie de te demander si ce n’est pas pire pour les survivantes de traumatismes? 

Michelle Petersen : C’est une question intéressante parce que n’importe quelle personne qui va chercher des soins médicaux est déjà dans une position vulnérable. Le rapport de demander de l’aide nous rend vulnérable, et on donne beaucoup d’autorité à la personne qui nous aide, que ce soit un thérapeute, que ce soit un médecin, une infirmière, peu importe. Maintenant, si on considère les survivantes, les victimes de violence là-dedans, dépendant de leur processus, où elles sont rendues dans leur cheminement, il peut y avoir une vulnérabilité plus accrue. Si je suis en état de choc, par exemple, je n’ai pas toutes mes facultés rationnelles, je suis dans un état de survie, j’ai plus de misère à articuler ce qui se passe pour moi. Donc, si c’est mal compris de l’intervenant qui m’accompagne, ça risque de rentrer en jeu. Je risque d’être encore plus vulnérable, donc dépendant de où la personne se situe, à quel point elle est en mesure de vraiment s’auto-représenter, ça peut être plus difficile, certainement. 

Karen Uwase : Oui. J’imagine que tu es au courant, mais il y a eu pas mal de témoignages de personnes qui ont été hospitalisées auparavant, dont leurs expériences semblaient très contrôlantes, restrictives. Il y en a qui ont comparé ça à être en prison. Est-ce que tu penses que l’environnement, que les institutions médicales créent soutient véritablement le rétablissement? 

Michelle Petersen : C’est sûr que, quand on parle d’hospitalisation, par exemple, c’est un milieu qui est vraiment particulier, c’est un milieu hospitalier souvent, et l’approche est très différente. Quand on parle de rétablissement, c’est un processus à long terme, ça ne se règle pas en trois jours. Des questions de santé mentale, ça prend un suivi, ça prend un cheminement, alors que, dans des programmes hospitaliers, c’est plus une situation d’urgence. On cherche à stabiliser la personne, on cherche à réduire les symptômes qui peuvent perturber sa vie. Donc c’est drôle, les gestes que j’utilise là, c’est comme… on veut minimiser les comportements qu’on juge non fonctionnels. Donc, ce n’est pas un milieu qui se veut propice au rétablissement à long terme. 

Karen Uwase : Ok. Mais justement, pour les personnes qui viennent de connaître du traumatisme, est-ce que ça ne déclenche pas encore tous ces souvenirs? L’autorité. Le contrôle? 

Michelle Petersen : Certainement. Je ne veux pas généraliser pour tout le monde. Oui, mais c’est certainement des choses que j’ai entendues de personnes que j’ai accompagnées. Si on fait le parallèle avec des expériences de violences interpersonnelles, dans cette dynamique-là de violence, il y a du contrôle, il y a de la manipulation, il y a souvent une restriction imposée sur la personne. Donc, une personne qui se retrouve en milieu hospitalier, qui vit cette expérience comme être réprimandée, être contrôlée. On voit les parallèles de pourquoi ça pourrait être aussi déclencheur pour cette personne-là aussi. 

Karen Uwase : Ok, mais dans le cas où, à ce moment-là, le personnel médical, il dit pour les personnes qui ont des problèmes de santé mentale ou sont hospitalisées pour ce genre de cas, ces personnes peuvent avoir des comportements imprévisibles, explosifs, parfois dangereux. À ce moment-là est-ce que tu as, tu dirais autre chose? 

Michelle Petersen : J’ai une réplique à ça. 

Karen Uwase : Ok. 

Michelle Petersen : Je peux comprendre que les gens jugent ces comportements-là de dangereux, d’explosifs, d’imprévisibilité, tout ça. Pour moi, je travaille à partir d’une approche qui tient compte du traumatisme. Donc, quand je vois de tels comportements, je les comprends d’une perspective qui tient compte de l’expérience précédente avant qu’elle soit devant moi. Par exemple, des comportements qui sont explosifs, imprévisibles, toutes ces étiquettes-là sont souvent des mécanismes de survie. Ce sont des comportements qui sont des réponses aux traumatismes. Donc, parce que je suis déclenchée, parce que ça me ravive une expérience passée épouvantable, je réagis en survie. Donc, en anglais, on parle de fight, flight or freeze. Je pense que les gens connaissent en général cette expression-là. Cette explosion-là, en fait, c’est un instinct de survie. Donc, quand on prend l’approche qui tient compte du traumatisme, on a beaucoup plus de compassion envers ces comportements-là, et ça se peut qu’on intervienne différemment en faisant preuve de plus d’empathie envers ces comportements-là. 

Karen Uwase : Définitivement plus d’empathie. Est-ce que tu penses que ce manque de compréhension des traumatismes affecte d’autres types de soins de santé, notamment? 

Michelle Petersen : Certainement. Donc, au-delà de la psychologie ou la psychiatrie, je pense aux infirmières en urgence. Je pense à n’importe quel domaine de la santé, même les dentistes comme l’optométriste. Comme tout peut être déclencheur quand on a vécu une expérience de violence interpersonnelle, surtout si la violence a été physique. Mon rapport à mon corps va être en général très sensible. Donc, d’avoir quelqu’un qui me touche, qui est proche de moi, qui veut analyser, observer mon corps, mon intimité, c’est très vulnérable pour une personne qui a vécu de la violence interpersonnelle. 

Karen Uwase : Très clairement. Et d’après toi, comment on peut améliorer justement les soins pour les personnes qui vivent avec ce genre de traumatisme? 

Michelle Petersen : Pour moi, c’est vraiment une question d’éducation, de sensibilisation. Je trouve qu’on revient souvent à ces notions-là. J’ai l’impression que si les gens s’y connaissaient mieux, ça ne serait pas tellement difficile d’intégrer une approche juste un peu plus empathique, un peu plus sensible pour veiller à certains signes, à certains comportements, puis à les désamorcer plutôt que de parfois… 

Karen Uwase : Les amplifier? 

Michelle Petersen : Les amplifier, dramatiser, rendre la situation encore plus dramatique que nécessaire. 

Karen Uwase : Oui, bien, il y a beaucoup de femmes qui disent évidemment, les statistiques aussi l’ont confirmé, qu’un grand nombre vont recevoir des diagnostics qui vont être erronés, parfois pendant très longtemps, reçus par des psychothérapeutes, et pas en tant que psychothérapeute. Qu’est-ce que tu penses? Pourquoi ça arrive aussi souvent? 

Michelle Petersen : Si je peux être franche, oui, je crois que la réponse est simple, c’est parce qu’on ne les écoute pas. Donc c’est une question de prendre le temps, d’être à l’écoute, d’impliquer la personne dans le processus, de diagnostiquer, donc de faire preuve de curiosité, de ne pas… Par exemple, je te regarde, je détecte x, y, z et donc je tire mes propres conclusions sans même t’impliquer dans le processus d’avoir ton opinion par rapport à est ce que ça résonne pour toi? Est-ce que ça colle à ton expérience? Est-ce que tu te reconnais là-dedans? Donc, d’impliquer la personne dans une relation collaboratrice éviterait ce mauvais diagnostic. Selon moi. 

Karen Uwase : Ton point de vue, il est mitigé. Un peu parce que… est-ce que ce n’est pas le but pour un psychothérapeute de s’asseoir et d’écouter avant de parler? 

Michelle Petersen : Certainement. Mais, pendant des approches comme… Moi, en tant que psychothérapeute, j’ai quand même un rôle assez privilégié ou un cadre assez privilégié. Il y a des gens qui paient pour mon service, qui prennent de leur temps, qui font un choix d’être là pendant une heure, typiquement. Donc, la dynamique est très différente. C’est un choix qu’elles font. Elles ont le privilège de pouvoir se payer ce service-là. Alors que, dans un milieu médical ou hospitalier, parfois, les gens sont forcés d’être là, sont là contre leur gré. Parfois, un parent ou une personne proche a insisté à ce que la personne reçoive de l’aide aussi. Donc, la dynamique va vraiment changer. Moi, je sais que les gens veulent que je les écoute et je suis comme payée pour le faire dans un cadre de… comme l’urgence à l’hôpital, quand il y a une personne avec une jambe cassée, l’enfant qui a une toux, il y a toutes sortes de crises et d’urgence de prendre le temps d’écouter empathiquement une personne avec une crise de santé mentale. Ce n’est pas nécessairement la meilleure disposition pour le faire. 

Karen Uwase : Oui, il y a aussi des cas où des femmes ont découvert éventuellement qu’elles ont eu des… Qu’elles ont tout simplement des troubles de stress post-traumatique ou des troubles neurodéveloppementaux qui, au début, avaient été diagnostiqués avec un trouble de personnalité limite qui, j’imagine, qui est un diagnostic assez… avec pas mal de stigmas. D’après toi, pourquoi on voit ce diagnostic-là chez les femmes? 

Michelle Petersen : C’est intéressant parce que le trouble de personnalité limite, c’est un diagnostic qu’on voit beaucoup plus chez les femmes que chez les hommes, curieusement. Puis, si on s’arrête aux racines de la psychologie, de la psychiatrie, à l’origine, ça a été fondé par des hommes. Et lorsqu’une femme ne répondait pas aux normes de genre, on l’étiquetait d’hystérique. Il faut tenir compte de ces racines-là, de la psychologie, de la psychiatrie. 

Karen Uwase : Ça vient d’aussi loin. 

Michelle Petersen : Donc, pour moi, le trouble de personnalité limite pourrait en quelque part être l’hystérie adaptée en 2024. Parce que c’est un peu le diagnostic d’une personne qui ne répond pas à ce qu’on s’attend d’elle. Elle n’est pas d’accord avec un diagnostic. Elle est méfiante de l’autorité. Elle a de la misère à recevoir de l’aide. Mais les personnes que j’ai accompagnées jusque-là dans ma carrière qui avaient ce diagnostic-là, moi, je vois un pattern très clair que ce sont des personnes qui ont un vécu de traumatismes, de plusieurs traumatismes en bas âge, durant l’enfance, et des traumatismes de violences interpersonnelles en relation avec les personnes qui devraient être des personnes sécuritaires, donc un parent, des parents, plusieurs membres de la famille à répétition. Donc, si on tient compte de cette expérience-là, bien sûr qu’en tant qu’adulte, la personne va encore se méfier d’une autorité. Donc, encore là, si on retrace et on prend cette approche qui tient compte du traumatisme, des expériences de la personne précédant le moment que je la rencontre, ça nous permet d’être beaucoup plus sensibles à ces comportements de survie devant nous. 

Karen Uwase : Bien oui, on en revient à ce que tu dis, il y a un manque d’écoute. Parce que si on avait écouté, c’est des choses qu’on aurait pu trouver plus tôt. 

Michelle Petersen : Oui, si on avait posé les questions, si on avait pris le temps de voir un peu plus comme le portrait global de la personne. 

Karen Uwase : C’est ça. Et donc, maintenant, en tant que… Tu as parlé du fait que tu es une maman monoparentale et aussi psychothérapeute, et quand on parle de santé mentale pour les femmes ou pour les personnes avec un utérus, on peut parfois penser à la dépression post-partum. Tu pourrais expliquer ce que c’est? 

Michelle Petersen : Oui, c’est une dépression qui affecte les personnes qui viennent d’accoucher. Donc, il peut y avoir des symptômes un peu typiques de la dépression, un manque d’énergie, des problèmes de sommeil, une perte de motivation. C’est vraiment des symptômes de dépression, mais liés à l’expérience postnatale. 

Karen Uwase : Ok. Et sachant comment le système médical est mis en place pour l’instant, est-ce que tu penses que les mesures sont en place pour aider les mères qui souffrent de cette dépression? 

Michelle Petersen : Je crois qu’il y a certainement des lacunes en tant que maman. Je vais parler de façon personnelle. Quand j’ai eu mon enfant, toute l’attention était portée sur lui. Tu sais, on se soucie de la santé de ce bébé-là. Même quand les gens viennent nous visiter, toute l’attention est sur le bébé, ce qui est très bien. L’enfant a besoin de soins et d’attention. Je ne veux pas nier cela, mais c’est une transformation importante. Le corps change, les hormones changent, la vie change. Que ce soit le premier, le deuxième, le troisième ou peu importe lequel enfant dans la séquence. C’est un changement important dans la vie qui peut perturber et amener toutes sortes de réflexions personnelles. Souvent, il y a perturbation de sommeil en raison de prendre soin de cet être-là aussi. Donc, oui, ça créé tout un chamboulement dans la vie de s’ajuster et de s’adapter à cette nouvelle réalité-là. Puis, comme on focalise sur l’enfant, je ne suis pas certaine qu’on mette toujours en place le suivi nécessaire pour s’assurer de la santé de maman. Parfois, ça va être un suivi médical, physique. S’il y a eu une césarienne, on va s’occuper de ces soins-là, ce rétablissement-là. Mais, du point de vue de la santé mentale, est-ce qu’on se pose vraiment des questions ou on intervient réellement? À moins d’avoir vraiment des personnes qui sont plus sensibilisées, comme, je pense à des sages-femmes, qui ont vraiment elles comme métier la revendication et la représentation de… 

Karen Uwase : La maman. 

Michelle Petersen : La maman, la personne qui accouche. Parfois il va l’avoir là, mais dans le milieu hospitalier, on retourne chez nous et il n’y a pas souvent suffisamment de suivi à peu près. 

Karen Uwase : C’est ça, justement, on a parlé de misogynie médicale en commençant ce balado. D’après toi, comment ça rend les mères encore plus vulnérables de vivre ça, notamment avec cette dépression? 

Michelle Petersen : C’est un peu comme je disais au début. Déjà, on est en position vulnérable lorsqu’on demande de l’aide. Mais quand on ajoute à ça la misogynie, il y a parfois le fait de ne pas être crue, le fait d’être banalisée dans notre vécu, de dire, par exemple, je dors pas. « Mais c’est normal, tu ne dors pas, toutes les nouvelles mamans, personne dort, tu vas voir, ça va passer ». Donc, il y a un ton qui peut être infantilisant, qui peut être banalisant. Ce qui fait que la personne va rester seule avec ses symptômes, ne sera pas prise au sérieux. Donc c’est très frustrant à vivre. Il y a beaucoup d’impuissance, puis il y a peu de résolution, il y a peu d’aide. 

Michelle Petersen : Et d’après toi, de quoi ont besoin les nouvelles mères justement après l’accouchement? 

Michelle Petersen : Ça me fait penser…On attribue souvent ce proverbe à la… On dit que c’est un proverbe africain, que ça prend une communauté pour élever un enfant. On le voit dans plusieurs cultures, qu’on entoure une nouvelle maman, un nouveau parent. Durant les premiers mois après un nouvel enfant qui est arrivé, ça prend du soutien, ça prend plusieurs personnes pour aider. Souvent, dans notre culture, ici au Canada, la personne va prendre un congé de maternité, va rester seule à la maison et va être très isolée en fin de compte. Alors qu’auparavant, je pense à mon expérience, je travaillais à temps plein. Auparavant, j’étais impliquée dans ma communauté et tout d’un coup, je suis seule avec mon enfant. J’ai beau adorer mon enfant… 

Karen Uwase : C’est la première fois que tu le rencontres. C’est une nouvelle relation. Il ne parle pas. 

Michelle Petersen : Il n’est pas très communicatif. C’est très à sens unique, la relation, à ce moment-là. Donc, appuyer la personne pour offrir du soutien, que ça soit dans la préparation de la nourriture, mais aussi juste pour jaser, pour donner de l’appui social, psychologique à cette personne-là aussi. 

Karen Uwase : Il y a des petits cadeaux aussi. Peut-être que les mamans, elles voudraient des cadeaux, on ne sait pas. Mais malheureusement, moi, depuis que je t’écoute parler, depuis qu’on a commencé cet épisode, c’est que les femmes et leurs besoins ne sont pas pris au sérieux par le système de santé. D’après toi, pourquoi tu penses que c’est le cas? 

Michelle Petersen : Je reviens à ce que je disais tantôt, Karen. Ça prend ses racines dans des croyances patriarcales, dans la suprématie blanche aussi. Ces premières personnes qui ont fondé la psychiatrie et la psychologie étaient des hommes blancs, typiquement. Donc, ce que ça prendrait, ce serait d’abord beaucoup plus de représentation de la diversité. Ça prendrait de la recherche aussi par rapport à différents groupes aussi, pour qu’on ait une vue d’ensemble plus réelle que de juste des choses typiques ou homogènes, si on veut. 

Karen Uwase : Ouais. Et tu pourrais me dire quelles sont les conséquences du manque d’équilibre de pouvoir entre les docteurs et les patients, notamment en santé mentale? 

Michelle Petersen : Oui, bien, je dirais que la plus grande différence, c’est que c’est une approche qui prend en charge la personne. Donc, c’est ça, ça ne favorise pas le développement de l’agentivité de la personne, du empowerment, ça ne favorise pas la collaboration ou de me sentir autonome et capable de prendre soin de moi par la suite, ou de savoir ce qui se passe pour moi. Donc, je me fie à l’autre personne, ça crée un phénomène de dépendance. À la limite, il faut que je me tourne vers cette personne experte pour me dire ce que j’ai de besoin, plutôt que de développer une connaissance de moi, puis une espèce d’autodétermination dans le processus. 

Karen Uwase : Ok, et d’après toi, comment on peut améliorer justement ces relations, ces normes qui ont déjà, qui avaient été préétablies entre les docteurs et les patients pour les rendre un peu plus équitables, un peu plus saines, notamment pour le patient. 

Michelle Petersen : Je pense que c’est d’ajuster nos approches. J’ai l’impression que ça fait plusieurs fois que je reviens sur des termes comme collaboration, consultation, écoute, par exemple. Donc, de sortir de ce cadre de référence où je suis la personne experte et je te dis quoi faire et plutôt d’impliquer la personne dans un dialogue, d’être à l’écoute. Parce que, lorsque j’écoute quelqu’un en tant que psychothérapeute, pour moi, la personne me donne de l’information sur elle qui me permet de mieux l’accompagner. C’est elle, l’experte de sa vie, c’est elle, l’experte de son vécu. Donc, lorsque je lui permets de s’exprimer, j’ai plein d’informations, moi, pour l’accompagner et mieux cerner ce qui se passe pour elle, quels sont ses besoins, quelle est son expérience. Donc, c’est vraiment d’inclure la personne, de la consulter et de valider avec elle. Ça me fait sourire parce qu’en venant du milieu féministe, on parle souvent de consentement, évidemment, mais c’est aussi une approche d’aller chercher le consentement de la personne qu’on accompagne en continu. Est-ce que ça résonne avec toi? Est-ce que ça répond à ce que tu me dis? Est-ce que je te saisis bien? Donc, tous ces commentaires qui cherchent à valider, c’est aussi une façon d’aller chercher le consentement, le buy-in, l’engagement de la personne que j’appuie. 

Karen Uwase : C’est ça. On est passé un peu à travers tantôt, mais j’aimerais bien… Ça me fait penser en termes de relation docteur-patient. Qu’est ce qui se passe lorsqu’il s’agit d’un manque d’équilibre entre les différents services de santé en général, surtout quand le patient doit faire avoir avec différents médecins? 

Michelle Petersen : C’est intéressant ce qui se passe, parce que, pour moi, en provenant du milieu communautaire, et là, je me retrouve dans le milieu privé, je vois à quel point il y a vraiment des connexions. Donc, il y a vraiment, comme on dirait, trois différents silos : le milieu hospitalier, le milieu communautaire de services sociaux et le milieu privé. Puis, les gens qui sont en privé, parfois, ne connaissent pas les ressources dans les autres silos, à moins de faire un effort. Donc, on en apprend un petit peu dans nos études, mais une fois qu’on est installées dans nos petits bureaux, oui, il y a vraiment un effort requis pour pouvoir référer les gens. Donc, il m’arrive parfois de recevoir des gens qui ont besoin de médicamentation. Mais ça prend un psychiatre. Moi, je dois connaître les psychiatres pour savoir à qui référer. Les psychiatres doivent me connaître pour avoir un accompagnement à l’externe. Donc, il y a besoin d’avoir cette collaboration entre nous aussi qui desservons ce public-là. 

Karen Uwase : Ok. Et d’après toi, pourquoi cette collaboration n’existe pas encore? 

Michelle Petersen : C’est une bonne question. J’ai l’impression qu’encore là, s’il faut tracer nos racines, ces systèmes-là ont été développés de façon séparée. Traditionnellement, le service, les services communautaires travaillaient en silo, et c’est plus récent qu’il y a plus de collaboration entre le milieu communautaire et hospitalier pour donner une panoplie de services à des gens qui ont des besoins de santé mentale. Je trouve que le milieu privé est encore un peu isolé. On est un peu dans nos affaires. Donc, il y a un effort qui pour faire les ponts entre ces différentes sphères-là aussi. 

Karen Uwase : D’accord. Eh bien, il me semble évidemment qu’il y a beaucoup de problèmes qui reviennent toujours à la culture des milieux médicaux. Que penses-tu qu’ils doivent changer pour pouvoir mieux répondre aux besoins des femmes? 

Michelle Petersen : Je crois que c’est à plusieurs niveaux. Donc j’ai parlé tantôt de la représentation. Pour moi, c’est super important d’avoir de la diversité à tous les niveaux dans le milieu de la santé mentale, que ça soit les intervenants en milieu communautaire, que ce soit les médecins, que ça soit les infirmières. Puis, quand je parle de représentation, ça peut être de genre, ça peut être de culture, d’avoir des personnes autochtones, d’avoir des personnes racialisées, d’intégrer l’expertise collective pour que nos services soient mieux adaptés à notre population et toute la diversité de notre population. Je trouve ça super important. 

Karen Uwase : D’accord. 

Michelle Petersen : Je pense aussi à la recherche. Il y a longtemps, on n’étudiait pas les femmes, on trouvait que les hormones interféraient dans les données, évidemment. Donc, c’est curieux, mais ça fait en sorte qu’on n’a pas suffisamment de compréhension de l’influence des hormones. Ça fait qu’on n’a pas un échantillonnage qui représente la diversité des gens qu’on dessert non plus. 

Karen Uwase : On n’a pas un intérêt. 

Michelle Petersen : On n’a pas un intérêt. Donc, il faut démontrer cette curiosité, cette ouverture à s’informer sur comment chaque personne est différente. Donc, alors que traditionnellement on prenait une approche comme… vouloir rentrer des gens dans des cases, puis ils répondent à des critères, puis des symptômes, donc x, y, z représente ce diagnostic-là. Pour moi, il faut se défaire de ces étiquettes-là et faire preuve de curiosité pour voir l’unicité des personnes devant nous, évidemment. 

Karen Uwase : Donc, il y a des choses à désapprendre de la part du système médical. Est-ce que tu penses qu’il y a des choses pour les patients? Comment revendiquer? Parce qu’il y a des patients qui ne savent pas comment revendiquer, surtout si ce sont des femmes? 

Michelle Petersen : Oui. Comment revendiquer? Ce n’est pas toujours évident. Quelque chose que je proposais souvent comme intervenante, et plusieurs services communautaires vont l’offrir, c’est de l’accompagnement à des rendez-vous médicaux. Donc, moi, il m’est arrivé d’accompagner des femmes chez le dentiste, chez différents services de santé, parce qu’il y avait parfois de la difficulté de s’affirmer et juste un manque d’expérience. Comme, « Je ne sais pas ce que je devrais dire ou comment le dire, j’ai peur de heurter la personne ». Donc, avoir une personne qui accompagne, souvent, ça donne plus confiance. Puis, lorsque l’expérience va moins bien, j’ai aussi l’appui d’une personne de confiance qui valide. « C’est vrai, la personne ne t’a pas écoutée. C’est vrai que ça s’est passé comme ça. Je l’ai vu, j’ai été témoin. » Donc, l’impact est moins dramatique pour la personne parce qu’elle a ce soutien-là et cette perspective d’une personne de confiance. Mais aussi, ça permet à la personne qui accompagne de pouvoir poser des questions ou d’agir, de représentation aussi, pour pousser parfois lorsque la personne est moins à l’aise ou plus vulnérable. Puis, quand on est dans une position, qu’on reçoit de l’aide, encore, c’est stressant. Donc, des fois, on oublie les choses qu’on a besoin de poser comme questions ou des choses qu’on voudrait dire. Donc, d’avoir cette personne-ressource avec nous, c’est comme d’avoir une mémoire en réserve, comme, quelqu’un qui sait ce qu’on a besoin de dire, communiquer, poser comme question aussi. Donc, ça, c’est une stratégie qui permet aussi de pratiquer, de voir à quoi ça ressemble. 

Karen Uwase : Je suis totalement d’accord. J’imagine même que les médecins ou le personnel médical, s’ils voient qu’ils sont accompagnés quelque part, ça rend un peu plus sérieux, un peu plus d’attention, tu vois? 

Michelle Petersen : Oui, on a même entendu des histoires de… Parfois, une femme accompagnée de son mari, elle reçoit un traitement différent que lorsqu’elle est seule. Donc, ça aussi, c’est plate, mais ça fait partie de la réalité actuelle. Donc, on fait ce qu’on peut pour aller chercher l’aide qu’on a de besoin réellement puis d’être entendues dans ce qui se passe. 

Karen Uwase : Eh bien, merci beaucoup, Michelle, pour ton expertise. 

Michelle Petersen : Ça me fait vraiment plaisir. 

Karen Uwase : Merci beaucoup à Michelle et merci à vous tous de nous avoir écoutées et regardées. Et si vous souhaitez avoir plus d’informations à son propos, vous pouvez consulter le site web de MichellePetersen.ca. Si vous souhaitez avoir plus d’informations concernant ce balado ou tout autre balado, vous pouvez consulter le site de ActionOntarienne.ca. Et nous remercions les studios de Livestream Junkies dans lesquels nous avons enregistré aujourd’hui. En espérant que vous avez passé un bon moment. 

 

 


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