Transcription Balado Elles parlent – Épisode 2.05

Saison 2

Karen Uwase : Bonjour et bienvenue à Elles Parlent – un balado pour apprendre, découvrir ou redécouvrir des thématiques liées aux violences basées sur le genre. Et je suis votre animatrice Karen Uwase. Et aujourd’hui, Elles parlent… de tensions entre la bureaucratie et l’intervention féministe avec Michelle Petersen. Bonjour Michelle.

Michelle Petersen : Bonjour Karen.

Karen Uwase : Alors, Michelle est une personne un peu particulière pour moi parce que ce n’est pas seulement mon experte aujourd’hui, mais elle est aussi ma collègue parce qu’elle est la directrice des opérations à Action ontarienne où on travaille toutes les deux. Est-ce que tu peux vite fait dire ce que tu fais à Action ontarienne?

Michelle Petersen : Oui. Donc, comme directrice des opérations, je supervise plusieurs programmes à Action ontarienne, dont nos campagnes de sensibilisation, notre institut de formation, puis certains projets avec nos membres. Donc, entre autres, ces activités-là et les employés qui travaillent sur ces dossiers-là.

Karen Uwase : Très bien. Et Michelle, si vous voulez savoir, elle a été psychothérapeute dans une autre vie, mais c’est sûr qu’on va un peu plus en parler en détail. Elle a aussi des chats. Combien de chats tu as?

Michelle Petersen : Deux

Karen Uwase : Et leurs noms?

Michelle Petersen : Ninja et Thelma.

Karen Uwase : Ninja et Thomas?

Michelle Petersen : Thelma.

Karen Uwase : Pour les non-anglophones, bon courage à vous. Alors, qu’est-ce qui t’a amenée à te retirer du domaine de la psychothérapie?

Michelle Petersen : C’est particulier. Si j’avais vraiment à aller directement au point, la COVID a été un déclencheur principal de me retirer. J’étais en pratique privée à ce moment-là, et comme mère monoparentale, mon enfant avait six ans à ce moment-là. Donc de lui expliquer que je devais être dans un bureau confidentiel, qu’il ne pouvait pas m’interrompre, c’était pas vraiment réaliste et donc j’ai dû abandonner ma pratique puis retourner un peu dans le secteur où j’étais employée. C’est ce qui m’a amené à l’action ontarienne. Donc, il y a cet élément-là, puis il y a aussi, je ne vous cacherai pas non plus, c’était l’épuisement professionnel. Donc, il y a eu un volet de ma vie où je suis passée par un épuisement professionnel, un stress vicariant ou un trauma vicariant qui a contribué à la décision aussi, qui a fait en sorte que… ça a été une décision à prendre qui était plutôt facile parce que j’étais prête à prendre une pause de ce domaine aussi.

Karen Uwase : D’après toi, quel rôle ont joué les contraintes bureaucratiques dans le fait de changer de carrière?

Michelle Petersen :  Je dirais que c’est une contrainte importante pour moi, parce que veux, veux pas, ça créait un conflit intérieur pour moi avec mes valeurs. Donc il y avait des normes, des règles à suivre. Il y avait une pression plutôt systémique de toujours en faire plus pour nos bailleurs de fonds, pour démontrer que le travail qu’on fait est suffisant. Là, je parle plutôt de mon expérience sur le terrain dans un CALACS en service communautaire. Donc je n’étais plus en pratique privée, là, ça, c’est autre chose. Où je peux être autodéterminante dans ce milieu-là. Mais quand on travaille pour un organisme qui est financé par la province, par exemple, ça vient avec des contraintes et des attentes, des obligations. Donc, j’avais à cœur d’accompagner les personnes survivantes avec humanité, avec compassion, avec un respect de leur rythme, alors que la pression du système fait en sorte qu’on veut desservir toujours plus de personnes plus rapidement, s’assurer qu’il n’y a pas de liste d’attente. Mais… Moi, je veux prioriser, être avec la personne que je suis dans le moment que je suis avec elle.

Karen Uwase : C’est totalement logique. Aurais-tu un exemple de situation où, justement, ces régulations t’ont empêchée complètement de faire ton travail comme tu l’aurais souhaité?

Michelle Petersen : Oui, il y a plusieurs exemples qui me reviennent en faisant référence à mon expérience en service social. Je peux penser à une situation, par exemple, où une personne est venue à notre centre. C’était une personne itinérante qui avait vécu différentes formes de violence entre partenaires intimes, comme un passé de violence en enfance aussi. Violence familiale. Se trouvait itinérante à ce moment-là, voulait avoir accès à un refuge, une maison d’hébergement pour femmes. Parce que de se retrouver en refuge, ce n’était pas sécuritaire pour elle, c’était trop déclencheur. Mais à cause des contraintes du système, elle ne correspondait pas aux critères pour une maison d’hébergement. Elle n’était pas dans une situation où elle fuyait une violence actuelle, donc elle ne pouvait pas avoir accès à la maison d’hébergement. Mais en refuge, ça ne fonctionnait pas pour elle non plus. Donc ça fait partie de ces nombreuses expériences. En tant qu’intervenante où je suis rentrée chez moi avec un sentiment d’être un peu défaite. Je n’ai pas pu aider une personne qui a besoin d’aide immédiate en ce moment. Parce que personne ne peut l’aider, parce que les règles disent qu’on n’a pas le droit de l’aider.

Karen Uwase : Oui, j’imagine qu’on oublie parfois aussi que les psychothérapeutes sont aussi des personnes. Et donc… oui, ça avait l’air vraiment difficile. Merci d’avoir partagé ça. D’après toi, qu’est-ce qu’on doit comprendre exactement par contrainte bureaucratique?

Michelle Petersen : Des contraintes bureaucratiques, c’est des règles, des lois, des politiques des fois qui viennent de l’employeur. Donc un milieu de travail où il y a toujours des politiques de ressources humaines ou des politiques financières, par exemple. Puis souvent, ces politiques-là, dans un milieu de travail, sont conçues pour protéger l’employé et l’employeur, les personnes desservies aussi, qu’on parle de clients ou usagères et usagers et usagères et usagers de services. Toutefois, ces règles-là, souvent, sont appliquées d’une façon qui se veut homogène, qui devrait plaire à tout le monde. Comme si chaque personne individuelle pouvait y correspondre et rentrer dans un moule. Mais toute personne a vraiment des situations, un vécu, un contexte tellement unique que ces règles-là, parfois, créent des contraintes, font en sorte que ça peut bénéficier peut-être une personne ou un groupe de personnes, mais les mêmes règles s’appliquent très mal à un autre groupe de personnes, par exemple. Donc ça crée des dynamiques où on tente de faire comme un parapluie. Mais finalement, ce parapluie-là est néfaste pour certaines personnes qui ne sont pas protégées et même peuvent être blessées par ce système-là.

Karen Uwase : D’accord. Mais si ça cause autant de problèmes, d’après toi, pourquoi il y a autant de réglementations, spécialement dans le secteur du travail social?

Michelle Petersen : En fait, je crois que c’est vraiment… une approche qu’on utilise particulièrement nord-américaine, qui se veut une façon de tenter de régler des problèmes. Tu sais, on pense à des situations avec un assureur, par exemple. On va mettre en place des règles pour éviter que… un organisme ou une personne, même en tant que psychothérapeute, je devais avoir une couverture d’assurance au cas où qu’un client ou une cliente portait plainte contre moi. Donc, c’est une façon de me protéger comme individu, que je puisse payer les factures d’un avocat, d’une avocate. L’organisme ne fasse pas faillite… Mais ultimement, est-ce que ça nous protège réellement, ultimement? Est-ce que ça fait vraiment en sorte qu’on évite toutes problématiques ou situations? On s’entend qu’il va toujours y avoir des situations qui sont imprévisibles. Donc je ne suis pas certaine que c’est toujours la meilleure solution pour protéger autant l’employeur et l’employé que la personne qui reçoit un service.

Karen Uwase : Oui, totalement. Dans ce sujet-là, ça me permet de faire un pont vers ma prochaine question. Ce que tu penses qu’il y a des systèmes d’oppression en particulier qui se manifestent dans les régulations qui entourent bien sûr ce secteur, surtout de la violence basée sur le genre? J’ai l’impression que la réponse est dans la question. Mais je t’en prie, vas-y, réponds, nous surprend nous.

Michelle Petersen : Évidemment, le premier mot qui me saute à l’esprit, c’est le patriarcat. Veux, veux pas, on ne s’en sort pas encore aujourd’hui en 2024. Nos systèmes ont été conçus avec cette approche-là historiquement. Donc dans le secteur de la violence basée sur le genre, aujourd’hui, on voit que nos services… les organismes qui offrent des services aux personnes qui en ont besoin sont sous-financés de façon historique. C’est un exemple qui démontre qu’on n’a pas la même reconnaissance, ou le travail qu’on fait est moins reconnu qu’un autre, santé ou qu’un autre milieu, par exemple, le milieu de la santé et le milieu de l’éducation. Si on revient au patriarcat, on peut penser à toutes… Toutes les professions qui sont traditionnellement occupées par des femmes sont souvent celles qui sont moins reconnues. Je pense aux éducatrices en petite enfance, aux enseignantes, aux infirmières. Il y a souvent des luttes qui reviennent pour juste atteindre une équité salariale. Donc, pour nous, comme intervenantes, si on lutte nous-mêmes pour ne pas se retrouver en situation de précarité financière, c’est assez particulier. Alors qu’on mène ces mêmes batailles-là pour les personnes et les femmes qu’on dessert dans nos services. C’est assez ironique quand même.

Karen Uwase : Très. C’est le cas de le dire. Ça, c’est le patriarcat de manière assez générale. Est-ce que tu penses que, dans le milieu communautaire, il y aurait des exemples d’autres systèmes d’oppression?

Michelle Petersen : Je pense que tous les systèmes d’oppression continuent à exister dans le milieu communautaire. Comme on n’est pas à l’abri… les services sociaux et communautaires s’insèrent dans une société où il existe encore de la transphobie, il existe encore l’homophobie, il existe encore du racisme, le capacitisme. Tous ces exemples-là d’oppressions qui peuvent être vécues sont encore existants. Les personnes… qui travaillent dans ces milieux-là sont les mêmes qui se retrouvent dans d’autres secteurs. Tu sais, on est dans la même société, donc… On n’est pas à l’abri de ces injustices-là non plus.

Karen Uwase : Alors tu nous as parlé de patriarcat comme système d’oppression, mais aussi que l’homophobie et la transphobie peut totalement exister dans le milieu communautaire. Est-ce que toi, dans ta vie personnelle ou dans ton travail, dans ta carrière, est-ce que tu as pu observer un système d’oppression particulier dont tu voudrais nous partager?

Michelle Petersen : Oui, encore là, il y a plusieurs exemples que je pourrais donner. Mais une chose qui me revient à l’esprit, c’est dans ma vie personnelle. Quand je suis partie en congé de maternité, je me suis retrouvée à un service pour remplir mes documents pour l’assurance-emploi. Mais j’ai pu voir, juste dans le service que j’ai reçu que, comme femme, cis, blanche…  Le service que j’ai reçu, le ton qu’on a utilisé avec moi quand je remplissais mes documents pour l’assurance-emploi était tout autre pour les autres personnes dans la salle. D’observer le traitement différentiel pour une personne autre… C’était dégoûtant. C’était perturbant. Je peux penser aussi à des exemples où tout ce qui est question d’assurance… Quand on tombe en congé de maladie, par exemple. La paperasse à remplir alors qu’on est en congé de maladie, on est en convalescence.

Karen Uwase : C’est ça.

Michelle Petersen : C’est pas le moment de remplir 10 millions de copies et de courir après des preuves de maladie d’un médecin, par exemple.

Karen Uwase : Totalement. Déjà, je salue ton côté sport d’avoir remarqué et d’avoir gardé ça avec toi pour nous en faire le partage aujourd’hui d’après toi justement par rapport quelque part, je pense que ça vient toucher tes valeurs féministes. Est-ce que tu penses que les tensions, justement, avec ces valeurs féministes, elles entrent en jeu quand vient le temps d’aider les usagères? C’est sûr, c’est ce qui crée vraiment une. Je ne veux pas dire nécessairement un conflit, mais c’est fort comme mot. Mais je parlais tantôt du conflit de valeurs. Par exemple, quand on est intervenante, quand on est dans un rôle d’aidant, pour la majorité des personnes, on est là parce qu’on a envie d’aider les gens, on a envie de contribuer à améliorer les conditions de vie d’autres personnes. Donc être dans ce rôle-là, mais en même temps, être dans un système qui limite, ça fait qu’on porte un certain fardeau de cette espèce d’oppression systémique qui limite jusqu’où on peut aller dans l’intervention. Qui dicte qu’est-ce qu’on peut faire et qu’est-ce qu’on ne peut pas faire. Je serais portée à donner un exemple, si tu me permets.

Karen Uwase : S’il te plaît, partage-nous cet exemple.

Michelle Petersen : Un exemple où j’étais encore intervenante à ce moment-là, dans un milieu communautaire, et j’avais quelqu’un qui avait besoin d’aller à l’hôpital. Elle était en situation de crise de santé mentale. Je ne suis pas psychiatre, donc je ne peux pas poser de diagnostic, mais je reconnaissais des symptômes d’une psychose. C’était très grave. Ce n’est pas le moment que je veux dire à cette personne-là… Écoute, tu ne peux pas embarquer dans ma voiture parce que l’assurance de notre organisme ne me permet pas de t’embarquer dans ma voiture. Tiens, prends un taxi avec un inconnu. La personne est en détresse; elle est en état de paranoïa. Ce n’est pas adéquat. Puis en même temps, ce même organisme-là n’a pas les moyens de payer pour une voiture commerciale couvert par nos assurances de l’organisme, parce qu’on a des ressources limitées aussi. Donc, qu’est-ce qu’on fait? Donc, souvent, ces situations ponctuelles qui se présentent sont vraiment dérangeantes et peuvent être même nuisibles pour la personne qu’on essaie d’aider

Karen Uwase : 100 %. Justement, en termes de situations nuisantes, est-ce que parfois, ça… Il y a des situations où ces tensions, elles mettent les intervenantes en danger? En danger de violence, par exemple.

Michelle Petersen : Personnellement, je ne me suis jamais sentie agressée de violence parce que mon expérience était que les personnes que j’accompagnais, en grande majorité, appréciaient beaucoup le service rendu et savaient que les employés étaient là pour les bonnes raisons. Je dis ça, puis, en même temps, je n’ai pas travaillé dans d’autres milieux où il y aurait peut-être plus de tendances, par exemple, ou plus de réactions possibles. Parce que la population que je desservais n’était pas à risque de perdre leur logement. Elle n’était pas à risque d’être arrêtée par la police. Il n’y avait pas ces enjeux-là, encore plus… Comment dire… importante ou contraignante pour les personnes elles-mêmes. Donc c’était facile de négocier, en quelque part, un terrain commun ou de se sentir solidaire. Parce que je n’avais pas à dire à quelqu’un… Tu ne peux plus avoir accès à ce logement-ci. Ce qui est toute une autre réalité pour une personne qui se fait mettre à la porte. Par exemple, elle se retrouve à la rue en raison de règles qu’on doit suivre.

Karen Uwase :  C’est ça. Dans ces cas-là, dans ces cas où ça aurait pu se passer, est-ce qu’il y aurait un impact sur la relation de confiance entre l’intervenante et l’usagère?

Michelle Petersen : Oui, certainement. Si je reviens à la situation de cette personne que je voulais accompagner à l’hôpital, qui avait accepté. On avait vraiment établi un plan ensemble, que c’était la meilleure option pour elle à ce moment-là. Le lien de confiance est affecté quand je dois dire… c’est comme de couper le lien. Là, je viens de passer un moment vraiment intense et intime avec toi. On prépare le plan, on sait qu’on s’en va. Et… oh, mais attends un instant. Puis, tout de suite, c’est comme… C’est comme de dire… Mais… je ne suis pas capable de faire ça. Donc relationnellement, c’est comme… Ça crée un bris tout de suite dans le lien de confiance. Donc, ça prend encore un moment d’intervention pour rétablir, pour faire comme… OK, voici ce qu’on va faire : Je vais embarquer dans le taxi avec toi ». Pour rétablir la sécurité de la personne et la rassurer que je suis encore là avec elle. Je suis encore… je veille à son meilleur intérêt, à sa santé, à son bien-être. C’est ça la priorité. Donc c’est comme un… on fait comme une danse ou une renégociation à travers tout le processus. Puis, si on pense à d’autres systèmes, je pense au système de l’aide à l’enfance, par exemple. Il y a des règles par rapport à l’intervention, quand on juge ou on soupçonne qu’un enfant pourrait être à risque d’abus. Donc, c’est des grands impacts quand on fait intervenir la société d’aide à l’enfance dans une famille, une usagère que j’accompagne, à qui je dois dire que je vais devoir signaler la situation à l’aide à l’enfance. Pas certaine qu’elle va vouloir me confier ce qui se passe chez elle par la suite.

Karen Uwase :  C’est sûr. Justement, est-ce que tu peux un peu élaborer là-dessus? Dans le cas où la relation de confiance est difficile, soit d’engager ou de garder vis-à-vis de ce que tu lui as expliqué à l’usagère?

Michelle Petersen : Oui. Est-ce que tu parles… précisément avec la société de l’enfance ou dans n’importe quel…?

Karen Uwase :  Un exemple précis que tu aurais pour moi.

Michelle Petersen : Mon expérience… Moi, j’ai travaillé surtout en violence à caractère sexuel, donc j’accompagnais des survivantes d’agressions à caractère sexuel. Donc, déjà là, de créer le lien de confiance pouvait être difficile dès le départ. Je me rappelle de commencer mes intervenantes, mes interventions… Une première rencontre en disant très ouvertement à une femme… Écoute, je sais que ça se peut que tu ne me fasses pas confiance, et c’est correct; je ne m’attends pas à ça. Parce que je ne pouvais pas m’attendre à avoir une confiance juste comme ça. Les expériences de violence ou de traumatisme créent chez une personne une difficulté à faire confiance aux autres, et c’est tout à fait légitime. Donc d’avoir des contraintes ou des règles, des lois et des politiques qui nuisent à cette relation de confiance, rajoute au défi de créer le lien de confiance pour aider la personne à récupérer, puis à se rétablir suite à des expériences traumatiques aussi.

Karen Uwase :  Absolument. Ce que je comprends, c’est que l’un ou l’autre, que ce soit dans un lien de confiance créé, établi dans l’autre où c’est un plus gros défi… C’est un travail en continu. C’est quelque chose qui doit continuellement se travailler et s’établir. Donc merci pour ce partage-là. D’après toi, quand est-ce qu’on ne peut pas adresser les enjeux d’une usagère? Est-ce qu’il y a d’autres services qui le peuvent?

Michelle Petersen : Quand nous, on ne peut pas? Est-ce qu’il y en a d’autres qui peuvent?

Karen Uwase : Oui.

Michelle Petersen : Parfois. C’est une curiosité de notre système, notre façon de fonctionner aussi. Parce que, si je pense à l’exemple de l’Ontario, de ce que je connais, de mon expérience sur le terrain, on est vraiment portées à travailler en silo. Il y a un secteur de la santé mentale, il y a un secteur de logement, il y a un secteur en violence basée sur le genre, il y a un secteur pour l’enfance. Mais veux, veux pas, tous ces secteurs où les personnes qui reçoivent les services ont… des vies complexes. Ça se peut que j’aie besoin de logement et que je sois une survivante. Pardon, une survivante d’une expérience de violence. Les personnes ont de la misère à rentrer dans ces silos de secteurs. Ce n’était pas rare, quand j’étais intervenante, encore là, dans un CALACS, qu’on se posait la question si une femme pouvait recevoir des services, par exemple, pour un trouble de consommation. En même temps que faire un parcours en agression à caractère sexuel. Puis, historiquement, les gens pouvaient dire… Non, tu ne peux pas consulter deux professionnels de la santé mentale en même temps ou deux intervenantes en même temps, parce que ça va porter confusion. Mais qui suis-je pour dire… Tu dois travailler cette partie-là de toi et pas cette partie-là de toi? Mais ce n’est pas comme ça que l’être humain fonctionne.

Karen Uwase :  Malheureusement. D’après toi, est-ce que tu penses qu’il y a moyen d’enlever ces barrières, justement, qui nuisent aux différents services communautaires. Est-ce qu’il y a des options au niveau politique notamment?

Michelle Petersen : Oui, je pense qu’il y a plusieurs paliers sur lesquels ça peut s’améliorer. Comme là, je donne l’exemple de nos silos de secteurs et d’organismes. Je crois beaucoup à la collaboration. Donc, ce que j’ai pu voir dans mes années, encore là, dans le milieu communautaire, c’est que, quand on connaît les autres organismes dans la région, quand on connaît les intervenantes, la relation humaine aide beaucoup. Même au niveau des intervenantes, ça favorise la collaboration, ça favorise qu’on se partage de l’information, ça crée des liens de confiance, même entre les organismes, ce qui fait qu’on priorise davantage la personne. Au niveau politique, je dirais que c’est la même chose. Ça prendrait cette communication et cette collaboration-là de façon intersectorielle, qu’à une même table de consultation, on puisse avoir des gens qui travaillent en santé, en éducation, en logement pour qu’on travaille les enjeux ensemble et qu’on comprenne les perspectives des autres pour mieux aider les personnes, ultimement. Parce que souvent, les personnes qui prennent les décisions sont très loin du travail sur le terrain et les personnes qui reçoivent le service

 Karen Uwase :  Véridique.

Michelle Petersen : Oui.

Karen Uwase :  Malheureusement. Question assez difficile à te poser parce que, au vu de ta carrière et du travail que tu fais au quotidien, mais je dois la poser parce que c’est un peu… un peu… je suis sûre, un sentiment que beaucoup vont partager. Est-ce que ce n’est pas juste plus simple d’accepter qu’on ne peut pas sauver tout le monde? Ou on ne peut pas sauver tout chez tout le monde?

Michelle Petersen : Je n’aime pas ta question, c’est sûr. Déjà le mot « sauver » est déclencheur pour moi. Parce que « sauver » sous-entend que c’est moi qui suis la solution, alors que fondamental, dans une approche féministe, la croyance, c’est que la personne a les ressources en elle. Ce qui crée des contraintes, c’est des expériences, parfois, qu’elle a vécues ou des systèmes qui créent des barrières. Donc, ce qu’on essaie de faire en approche, en intervention féministe, c’est d’aider la personne à se reconstruire ou d’aider la personne à contacter sa capacité, son pouvoir, ses moyens pour construire la vie qu’elle veut pour elle-même. Donc cette notion-là, pour moi, m’aide à me défaire d’un esprit de sauveur. De, comme, c’est à moi de sauver le monde. Je pense plus que je joue un rôle de sensibiliser les décideurs, sensibiliser les membres du public qui peuvent être témoins de personnes qui sont parfois plus vulnérables en raison des circonstances de vie. Puis… Je ne sais pas si je réponds à toute ta question Karen.

Karen Uwase :  Ton approche, elle est salutaire, elle est digne. Mais dans le… Auprès des intervenantes, plus particulièrement, est-ce que ça ne va pas être plus difficile de pouvoir prendre soin d’elle et de laisser le travail se faire un peu par lui-même, avec des gros guillemets?

Michelle Petersen : Oui. Personnellement, je ne ferais pas confiance que le travail peut se faire tout seul. Quand on considère, encore là, une approche intersectionnelle. Ce n’est pas tout le monde qui a les mêmes ressources, les mêmes moyens, les mêmes privilèges pour je sais monter un site. Souvent, on a comme cette idée-là qu’il faut juste être plus forte, puis se ramasser, puis continuer. Mais ce n’est pas toujours possible, dépendant des circonstances. Donc de croire qu’il faut juste que la personne se reprenne en main, je trouve ça naïf comme approche. Donc je trouve que ça fait partie de… comme, une société, une responsabilité de société, de veiller au bien-être de tout le monde, d’assurer que tout le monde a les mêmes. Je ne veux pas dire avantages, mais possibilités de réussite dans la vie.

Karen Uwase :  C’est ça. Dans le plus beau des mondes, c’est ce qu’on souhaiterait. Mais c’est surtout que j’imagine que les personnes aussi, chez elles, ou que ce soit, que vous écoutez ce balado en ce moment. Ce que moi je comprends, ce que j’entends, c’est le sentiment d’impuissance.

Michelle Petersen : C’est sûr.

Karen Uwase :  Donc, les travailleuses dans ce domaine-là… ou travailleurs… peuvent faire de façon concrète pour pallier ces problèmes. Ça doit être assez difficile, non?

Michelle Petersen : Oui. Je dirais que c’est un des plus grands défis en intervention, c’est de composer avec un sentiment d’impuissance qui revient à plusieurs reprises, si pas au quotidien. Parce que c’est vrai qu’il y a une limite à ce qu’on peut faire en tant qu’une seule personne dans une seule journée de travail. Et il faut veiller à notre propre santé et bien-être. Parce que si je porte toutes les personnes que j’accompagne chez moi, en soirée, dans ma tête, dans mes rêves, durant ma fin de semaine, je vais avoir de la misère à décrocher, puis, tu sais, vivre ma vie à moi et assurer mon propre bien-être.

Karen Uwase :  Typiquement. Typiquement. Écoute, on en vient déjà à la fin du balado, donc je n’ai plus qu’une question pour toi. Parce qu’on a très bien compris. Si vous ne l’avez pas compris chez vous, il y a définitivement des tensions entre la bureaucratie et l’intervention féministe. On va même dire que la bureaucratie est un frein dans l’intervention féministe. Mais d’après toi, quels changements systémiques pourraient être faits pour mieux permettre aux intervenantes de s’aider elles-mêmes en aidant leur clientèle?

Michelle Petersen : Ce que j’aimerais voir dans un monde parfait, c’est d’avoir beaucoup plus d’écoute de la part des personnes qui font les décisions, qui rédigent nos lois, donc des politiciens et des politiciennes, des décideurs, des membres du gouvernement, qu’ils soient plus proches du terrain. Donc, un esprit de collaboration, un esprit de consultation pour aller chercher l’expertise des personnes qui travaillent dans ces secteurs-là. Et j’irais même plus loin, à dire des personnes qui ont l’expérience vécue de parler à une personne qui l’a vécue. C’est là où tu vas avoir une meilleure compréhension de comment ça se passe et qu’est-ce que ces personnes-là ont réellement besoin. Je parlerais aussi de l’importance de la représentation, parce qu’on parle de parler à une personne qui a vécu, parler à plusieurs personnes qui ont passé par là. Parce qu’encore là… je pense que je le répète depuis tantôt, chaque personne est unique. Donc une personne ne peut pas parler au nom de tout un groupe. Donc, le plus qu’on plonge dans la réalité de plusieurs personnes, d’avoir plusieurs témoignages, on se fait un portrait plus global de comment ça peut se passer pour différentes personnes, dans différentes circonstances, pour prendre des décisions ou créer des procédures, des mesures qui veillent à l’ensemble de façon plus souple, moins rigide, moins contraignante et qui permettent une flexibilité pour les personnes qui reçoivent les services, pour les personnes qui donnent des services ou gèrent des services aussi.

Karen Uwase :  Totalement. Parce que c’est beaucoup plus complexe, et je pense que c’est uniquement comme ça qu’ils pourraient comprendre comment établir ces lois. Merci beaucoup Michelle.

Michelle Petersen : Merci Karen

Karen Uwase :  Et merci à vous de nous avoir écoutées. Et merci au studio de Livestream Junkies chez qui on est en train d’enregistrer aujourd’hui. N’hésitez pas à consulter toutes les ressources par rapport à ce balado ou à tous les autres balados sur actionontarienne.ca. Et moi, je vous dis à la prochaine. Merci.


 

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